Antipodes, David B, Eric Lambé (BD)
1557. Nicolas est prisonnier dans une tribu anthropophage du Brésil, les Tupinambas, en, pleine colonisation française. Nicolas n’a la vie sauve que parce qu’il sait chanter. On lui donne une femme, on le nourrit pour qu’il engraisse, puis on l’adopte. Tout cela sur fond de guerres de religions entre catholiques et protestants. On y rencontre aussi de drôles de figures, comme ce prêtre portugais qui désire évangéliser les paresseux…
On se souvient que David B a une affection particulière pour les récits d’explorations à dimension anthropologique (les Ogres, Terre de feu). L’écriture d’Antipodes, illustrée de main de maître par Eric Lambé, est basée sur un riche fonds littéraire : les récits de Jean de Léry ou de l’explorateur allemand Hans Staden. De même sont nombreuses les sources iconographiques, comme cette incroyable gravure, copiée et stylisée par Lambé en couverture intérieure, inspirée de Théodore de Bry et représentant des indigènes cannibales entourant un corps dépecé cuisant sur un grill.
Nicolas est un drôle de gars : piètre chasseur, il se moque des vieux grimoires récupérés par les sauvages et incarne le trait d’union entre deux civilisations. Il ne vaut finalement que par ses chants. Il est à supposer qu’il incarne l’artiste, supputation étayée par son aspect graphique en fin de volume : avec sa barbe rousse, c’est le visage d’un Van Gogh un peu fou que dessine Eric Lambé. Antipodes est un livre qui se lit, se regarde, mais qui s’écoute aussi. La dimension « sonore » du livre est particulièrement mise en valeur par le choix de phylactères joliment ouvragés selon la langue des protagonistes. Les chants de Nicolas, les cris de Tupinambas pour éloigner le mauvais esprit contribuent de même à mettre en valeur l’oralité du livre.
On retrouve donc dans Antipodes les thèmes obsessionnels de David B : une vraie porosité entre la vie et la mort (le sujet central de son dernier opus, Monsieur Chouette), le thème du cannibalisme (les Ogres). Le livre est une invitation au relativisme, une réflexion intelligente sur l’altérité, le poids des traditions et constitue une belle dénonciation de l’intolérance. Le trait d’Eric Lambé magnifie ce scénario inspiré, mêlant des trames pointillistes à une imagerie plus classique et une sobriété chromatique qui laisse respirer les silhouettes. Une réussite qui nous permet de conclure que même lorsqu’il n’est pas aux pinceaux, du David B reste du David B.

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