Gilles Suchey, On ne dit pas tu écoutes de la merde (essai, éditions Battements par minute)
Ce titre à la David Snug peut paraître provocateur, et donc aguicheur. Si la musique est génératrice de lien social, elle est aussi source de désaccords, voire de conflits, entre les générations. Papa réprouvait mes écoutes de rock dans les années 80 et je reste perplexe face aux goûts musicaux de ma fille, qui elle-même opinera dubitativement de l’oreille en subissant la musique de ses enfants. C’est cette loi de la nature, l’évolution des genres et des modes qui vont plus vite que nos cerveaux, qui sert de prétexte au titre, jugement certes un peu radical mais résumant l’incompréhension légitime des uns envers les autres.
Premier livre de Gilles Suchey, On ne dit pas… n’en est pas moins la somme de longues années d’expérience d’écrivain, de critique (notamment au sein du site satirique Cuverville) et surtout de programmateur musical et commentateur radiophonique. Tout en décortiquant les dessous de l’industrie musicale et nos modes de consommateurs, l’auteur émaille son récit, solidement écrit, de petites madeleines que reconnaîtront les anciens : l’attente fébrile des émissions rock à la pointe de France Inter (Feed back, loup-garrou), les « prothèses » que furent les premiers walk-man, les chaînes haute fidélité, les lecteurs de cassettes. La musique est aussi une gestuelle : la chorégraphie du vinyle que l’on pose délicatement sur la platine, la réparation des cassettes à bandes et l’attente fébrile du morceau à enregistrer à la radio. Jusqu’à ces conditionnements cognitifs qui nous font anticiper à jamais tel morceau dès les dernières notes du précédent.
C’est du Montaigne contemporain : la plume de Gilles Suchey, malgré la compartimentation en chapitres distincts, digresse pour notre plus grand plaisir, vagabondage musical aux allures de playlist aléatoire. Et si on peut regretter que certaines problématiques contemporaines en lien à la musique n’aient pas été abordées (quel impact de la consommation musicale sur l’environnement, par exemple), on apprécie cette manière de creuser les sujets sans concession, avec humour et pertinence, dans un style à la fois ciselé, poétique parfois et décapant souvent (« l’art et la compétition ont des raisons que la charcuterie et la comptabilité ignorent » (p. 59).
Ainsi sont analysés les usages contemporains de la musique, comme le phénomène DJ, qui en prend pour son grade (« l’expertise technique de la table de mixage ressemble fort, dans son caractère genré, à celle du barbecue » (p. 80). Pareillement pour les petits bourgeois de la French touch et leur « musique hédoniste, qui accompagne davantage les apéros en terrasse que les sonos des camions syndicaux lors des manifs » (p. 120). Idem pour les chanteurs auto-tunés, les aberrations de la musique générée par l’IA, le snobisme de la musique contemporaine, les volte-face des anciennes stars rebelles qui finissent par rentrer dans le moule commercial après un tube planétaire, les groupes qui ont vendu leur âme pour faire du disco à la fin des années 70… Bref, on le comprend, notre auteur est un rocker enraciné qui, à défaut d’aimer les autres genres musicaux, en glose avec compétence. Gilles Suchey nous parle aussi de l’importance historique des radios libres, vite récupérées par l’industrie, et du rôle des approches associatives : et si c’était ça, la consommation la plus authentique de la musique : la pratiquer soi-même à son humble niveau, en gratouillant les cordes ou tapotant une mélodie incertaine sur un vieux piano d’appartement ? Montaigne disait qu’il s’obligeait parfois à assister à un concert dont les exécutants étaient notoirement mauvais, juste pour mieux apprécier la bonne musique ensuite.
Entre sociologie et musicologie, la plume alerte de Gilles Suchey plaira à toutes les générations. Jubilatoire , tendre et acide, ce constat éclairé adressé à sa fille séduira tous les amoureux de Musique, quelle qu’elle soit, et nous invite à tendre une oreille intelligente et sensible dans un monde qui en est saturé. Quand bien même ce serait pour écouter le silence de l’œuvre « 4’33 » de John Cage, totalement dépourvue de … musique.

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