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Roman : Les Nuits de la peste, Orhan Pamuk (Folio)

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La peste fait des ravages sur l’île de Mingher en 1901. Dans ce contexte mortifère, la princesse Pakizê est confrontée à un cuisant dilemme  : renoncer à son mari le docteur Nuri pour le sauver en épousant le cheikh Hamdullah, tyran de Mingher ou le condamner en refusant la compromission avec le cheikh octogénaire. Digne de Salammbo et Shéhérazade, la fascinante Pakizê, fille de l’ancien sultan ottoman et calife se révèle aussi une fine enquêteuse. Il est difficile en effet, entre le fléau qui fait cinquante morts par jour, les tensions entre musulmans et orthodoxes, de démêler l’écheveau narratif. D’un côté le parti-pris scientifique incarné par le docteur Nuri, envoyé par Istambul pour endiguer la Peste en organisant la quarantaine, et de l’autre le cheikh Hamdullah et les Musulmans qui accusent l’état turc de trahison. La peste devient elle-même objet de méfiance puisqu’on accuse des espions à la botte des orthodoxes de favoriser l’épidémie en lâchant des rats contaminés dans les ...

Bande-dessinée : Les Indomptés, par Blutch (Lucky Comics)

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On est toujours un peu gêné, après la disparition de leurs créateurs, quand paraissent de nouvelles aventures des monstres de Bd franco-belge. S’il fait régulièrement hurler les partisans de l’œuvre définitivement close (et Hergé a certainement bien fait d’interdire toute suite à Tintin), le procédé semble en tout cas lucratif. Après le dernier Astérix et avant le prochain Gaston, vient de paraître un nouveau prolongement de la saga Lucky Luke. Cette fois, c’est Blutch qui s’y colle. Dans Les Indomptés, on retrouve un Lucky Luke baby-sitter malgré lui. Deux mioches, Rose et Casper, deux pestes dignes de Billy the Kid et d’Abdallah, vont faire tourner notre cow-boy solitaire en bourrique. La ficelle comique est connue : un héros capable de vaincre les pires des malfrats complètement débordé par des enfants, ces « pervers polymorphes » qui s’avèrent effectivement indomptables. Parents disparus, grand frère mis en prison par Lucky Luke lui-même, notre héros se sent dès lors respon...

Roman : Katrina Kalda, La Mélancolie du monde sauvage (Gallimard)

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Que reste-t-il quand tout s’effondre autour de soi ? L’Art, bien sûr. Tel est le constat dressé, très tôt dans sa vie, par Sabrina. Livrée à elle-même dans un milieu hostile et affligée d’une mère défaillante, elle découvre le pouvoir résiliant de l’Art lors d’une sortie scolaire au musée Rodin. Dès lors, elle voue sa vie à ce qui peut la sublimer au quotidien et devient plasticienne. Le parcours est semé d’embûches, entre propriétaire trop conciliant pour être honnête et découragements légitimes face à des démarches artistiques dénuées de sens. Ni la rencontre avec le fantasque Vassil, ni l’amour pour la petite Gaïa ne pourront pleinement satisfaire la quête de Sabrina. Reste alors l’ultime option : partir pour le « monde sauvage », fuir le monde social où tout s’écroule. D’un point de départ minutieusement réaliste, le roman s’ouvre peu à peu vers la dystopie. L’effondrement climatique, social et politique est avéré, mais il convient d’espérer : « Beaucoup de nos raisons étaient illu...

Marseille, Roger Duchêne, Jean Contrucci (Fayard)

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«La ville sans nom » a été , pendant une courte période, le nom paradoxal donné à Marseille après la Révolution. Voilà une des innombrables révélations de ce puits d’informations élaboré par les deux érudits Duchêne et Contrucci, le premièr traitant de l’Histoire ancienne de la ville et le second de l’époque moderne. Pour autant, l’imposant volume se lit comme un roman, fluide et addictif en ce que la ville propose de rebondissements entre gloire éphémère et périodes tragiques. La nuance et la rigueur historique sont toujours de mise. Chiffres à l’appui, les auteurs reviennent souvent sur les lieux communs qui ont fait la fausse réputation de Marseille. Cette « ville antique sans monument », essentiellement dévouée au lucre et au commerce, préférant toujours sacrifier les plus pauvres pour l’appât du gain de quelques nantis, parfois gouvernée par des voyous, s’avère par périodes une cité policée, artiste et soucieuse du bien-être de tous. Souvent au bord du déclin, la ville a toujou...

Poésie : Pauvre Baudelaire, par Jules Vipaldo

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Jules Vipaldo et Charles Baudelaire ont au moins cela en commun : ils n’aiment pas la Belgique. Publié en 2015 et récemment réédité pour cause d’épuisement (Vipaldo n’a de cesse d’épuiser la langue) Pauvre Baudelaire est un pendant compatissant au Pauvre Belgique ! (Amœnitates Belgicæ) de Baudelaire. Né d’une frustration (une lecture publique écourtée à Bruxelles dans le cadre d’une rencontre autour de la poésie contemporaine), ce livre drôlatique s’inscrit pleinement dans la veine vipaldienne avec tout ce qu’elle contient de potentialité subversive et inséminatrice. Toute œuvre émane d’un trauma : « N’y a-t-il pas moyen de faire plus court ? ». La phrase est lancée par un auditeur pendant la lecture , et tout bascule. De cette instance à l’autocensure Vipaldo va puiser le motif de son ouvrage, partagé entre colère et mauvaise foi. Et puisqu’il faut se saborder, autant entraîner dans son naufrage toute la Poésie. Débute alors le pilonnage, massacre incessant ...

Récit : Roland Dorgelès, Les Croix de bois, 1919

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Peu d’œuvres procurent ainsi l’impression d’un souffle puissant et brûlant. Il n’y a pas précisément d’histoire parce que c’est l’Histoire qui écrit celle-ci, que l’on croit si bien connaître. Après la lecture du Feu de Barbusse et d’À l’Ouest rien de nouveau de Remarque je pouvais légitimement penser être avoir fait le tour de la littérature de guerre, la Grande, celle qui m’importe plus que les autres parce qu’elle a touché de près mes ascendants et qu’une visite émue de Verdun en 2017 (précisément 100 ans après que mon grand-père y a combattu) m’a donné envie de renouer avec nos poilus. Je n’avais de Dorgelès que l’image potache d’un jeune homme faisant les quatre-cents coups à Montmartre avec Max Jacob et Apollinaire. Ici, le subtil positionnement du narrateur, dont on ignore l’identité – sans doute Dorgelès lui-même – donne au récit toute son authenticité : un témoignage direct et empathique du soldat relatant l’horreur répétée des assauts dans une langue souvent poétique mais qu...

Poésie : Olivier DOMERG, La Reverdie (éditions Atelier Rue du Soleil)

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Olivier Domerg s’attache encore et toujours à écrire le paysage. La Reverdie n’échappe pas à la règle. Mais à la scrupuleuse analyse de l’espace se joint cette fois celle d’une saison précise : ce moment de grâce éphémère situé entre la fin de l’été et le début d’automne où, dans un dernier sursaut de vitalité, la nature retrouve des couleurs, le vert plus précisément. C’est cette « reverdie », moment fragile et transitoire, que s’attache à décrire le poète. « La campagne reverdit (…). Un peu d’eau, du soleil, suffisent à ce que reparte la flore que l’été maltraita » (p.13). Dans une approche synesthésique, le poète fait l’inventaire de la nature régénérée : pissenlits, léontodons, fenouillères, plantes consonantes d’un sud (où vit Olivier Domerg) malmené par l’été finissant. À la vue (« Voir traverse le poème ») s’ajoutent les sensations auditives permanentes (« Le vent, forcissant, submerge la bande son ») ou les multiples impressions tactiles (« Mollesse sous le pied, sensation de...

Photographie/Poésie : Christophe Roque, Jules Vipaldo, Jeu, sets et Malt, (éditions Le Parasol Pleureur)

On sait que l’inclassable Jules Vipaldo aime à s’acoquiner. C’est avec Christophe Roque, photographe et comédien, qu’il commet son dernier livre, Jeu, sets et Malt. D’une présentation sobre, à l’instar de la couverture, l’ouvrage est composé des photographies de Christophe Roque sur la page de gauche accompagnées des textes de Vipaldo, courts poèmes inspirés sur la page opposée. Les deux propositions sont séparées d’une plage de blanc, un espace de respiration participant à la plasticité de l’ensemble. Si bien qu’à simplement le feuilleter, on peut légitimement s’interroger sur le statut de l’objet. Catalogue, menu, revue publicitaire ? Il est vrai que les photographies de Christophe Roque, des tables de cafés encombrées de leur matériel de consommation usuel (tasses, cuillères, sachets de sucre, cartes de menus, verres), prises le plus souvent en plongée, confèrent au volume son aura de glamour estivale et son parfum de villégiature. Les photos ont en effet été prises lors de voyages,...

Photographie/ Poésie : Brigitte Palaggi et Olivier Domerg, La Verte traVersée, éditions L’atelier contemporain

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Après le Manscrit, Olivier Domerg poursuit sa patiente analyse du paysage. La couverture de son dernier opus, La Verte traVersée, en résume la teneur poétique : la photographie de Brigitte Palaggi donne à voir un paysage pluvieux balayé par un essuie-glace invisible. La plaine arborée s’en trouve déformée, comme indiquant par la flèche inclinée des arbres le sens à suivre. Sur le tableau de bord, une carte routière dépliée : la version cartographiée de cette région du Cantal que Domerg soumet à son expertise de topographie poétique. La Verte traVersée se compose de vingt chapitres, dont l’ultime est constitué des photographies de Brigitte Palaggi, complément plastique clôturant le périple cantalien des deux complices. Ciels lourds de nuages surmontant des vallées où sinuent de fins ruisseaux, monts et puys encore enneigés et prairies à l’infini. Et en images comme en textes, du vert et encore du vert. Car du renouveau chlorophyllien printanier Olivier Domerg fait son principe premier,...

Poésie : Ada Mondès, Des Corps poussés jusqu’à la nuit, (ed. Les carnets du dessert de lune)

Le dernier opus d’Ada Mondès se divise en trois grands poèmes aux formes diverses, de la litanie exaltée de l’Héritage à l’éclatement bilingue de Rien n’empêche le chant en passant par la fragmentation haletante de Marcher le monde. Si la poétesse explore autant de formes, c’est qu’il n’est aucun moule prédéfini capable d’accueillir définitivement telle énergie inspirée. Une vitalité qui choisit résolument de ne pas se contenir, un livre-monde où se côtoient psalmodies, rythmes, slam, vers éclatés, où se mêlent amour de la vie et découragements légitimes, où la faim de l’errante se nourrit de l’inconditionnelle adoration de la beauté. Le recueil s’ouvre sur « Memento », sorte de cortège apollinarien, constat désolé d’un monde voué au profit (« l’imaginaire tari à la source du pétrole ») et à la destruction. Face aux génocides et aux camps, que peut la voix du poète ? Sans doute se contenter -et c’est déjà beaucoup- à la façon rimbaldienne, de dresser la liste de ce qu’il voit : « J’ai ...

Récit/enquête/roman : Grégoire Bouillier, Le Coeur ne cède pas, Flammarion

Chère Penny, J'aimerais par le présent article restituer ce qui vous revient. J'entends sur les ondes des interviews (intéressantes au demeurant) de Grégoire Bouillier se gobergeant de "ses" enquêtes et se glorifiant du succès de "son" Coeur ne cédant pas, tirant à lui la couverture de la gloire médiatique, vous laissant nue et frigorifiée dans un lit d'ingratitude. Car de vous, nada, nothing, makache walou! Quid des heures d'investigations que vous passâtes à téléphoner aux uns et aux autres, de vos intuitions fulgurantes et de votre clairvoyance bien plus efficace que les brumeuses supputations de votre besogneux patron? Car ceci n’est pas un livre, c’est un satellite, une comète fantasque et pointue qui gravite autour de son sujet sans jamais le toucher. Un objet littéraire, à coup sûr, d’autant plus littéraire qu’il est ancré dans le réel jusqu’à la moelle. La Bmore se targue d’une méthode dont l’efficacité repose sur l’investigation imaginaire....

Poésie : Albertine Benedetto, Sous le signe des oiseaux, (éditions l’Ail des Ours)

Voilà un livre qui invite à lever la tête. Quels sont-ils, les oiseaux d’Albertine Benedetto ? De la mouette au rossignol, des hirondelles aux martins-pêcheurs en passant par les très (trop?) connotés albatros et cygnes, il ne s’agit que d’oiseaux, terme générique qui finalement résume l’intention parabolique de l’auteure : non pas une expertise ornithologique mais bien un élan vers un ailleurs désapesanti. Plus objet que sujet du poème (Albertine Benedetto parle de « poèmes-oiseaux »), seul ou en groupe, l’oiseau est avant tout une trajectoire graphique parfaitement illustrée par les encres de Renaud Allirant qui jalonnent le volume. L’oiseau est dessin, l’oiseau est écriture, faisant « respirer la nuit/d’une ponctuation grave ». Parallèlement, la dimension sonore est mise en avant, à commencer par les références explicites aux musiciens des oiseaux : Prokofiev, Rameau, Hahn, Sculthorpe ou Saint-Saëns… La langue chante, « ça piaille craquette criaille », le « chœur des oiseaux » sca...

Poésie : Le Manscrit, Olivier Domerg (ed. Le Corridor bleu)

Depuis plus de trente ans, Olivier Domerg passe le paysage au crible de l’écriture. Le Manscrit est le dernier opus de cette entreprise de topographie poétique et vient clore une trilogie (après Portrait de Manse en Sainte-Victoire molle et Fragments d’un mont-monde) qui fait du Puy de Manse, cette montagne située entre massif des Écrins et Champsaur, « l’épicentre de l’écriture ». Accompagné de la photographe Brigitte Palaggi, le poète tourne autour de son motif. De sa langue précise comme un scalpel, il scrute la montagne aux trois bosses sous tous ses angles (et, même s’il lui en coûte de l’avouer, sous son aspect le plus « carte postale », côté lac, concession à l’exhaustivité des points de vue). Olivier Domerg fait état de la diversité de la flore et de la faune (des corbeaux et encore des corbeaux mais aussi des marmottes entraperçues ?), mentionne les lignes de crête et les moraines toujours recommencées : en vérité une absence du spectaculaire alpin porteur d’une infinie riches...