Articles

Biographie : Christophe Bigot : Un autre m’attend ailleurs (La Martinière)

Image
Qui le croirait en voyant les dernières photographies de Marguerite Yourcenar, flanquée d’un triste gilet et d’un grand foulard qui met plus encore en valeur son visage parcheminé ? La première académicienne a fréquenté sur la fin de sa vie le milieu interlope de la drogue et de l’homosexualité par l’entremise de sa dernière passion amoureuse : Jerry Wilson, jeune photographe de quarante-six ans son cadet. Jerry rencontre Marguerite à Petite Plaisance, ce coin reculé du Maine où la romancière vivait jusqu’ici avec sa traductrice Grace Frick. Mais Grace meurt d’un cancer et Jerry va la remplacer. Mieux : c’est pour Marguerite une renaissance et l’occasion de partir avec Jerry parcourir le monde. Si dans un premier temps l’attrait de la découverte rapproche les deux amants d’un couple si disparate, l’ambiguïté du personnage va vite s’imposer à Marguerite. Jerry Wilson est bipolaire, complexé et parfois violent. Il rencontre Daniel, un autre homosexuel toxicomane, qui va pousser Jerry à...

Roman : Identité, Martine Marck (ed.BoD, 2024)

Image
Martine Marck est la romancière la plus authentique qui soit. Depuis des années elle a renoncé à ce qui fait habituellement la vie des écrivains : course à l’éditeur, simagrées de la promotion, jeux de l’entregent… L’industrie du livre ne passera pas par elle, ou si peu. Martine Marck n’est mue que par le désir de raconter. Comme Stendhal, elle a fait le choix d’un happy few et s’est débarrassée de toutes les scories du succès. Et pourtant, cet épiphénomène du monde du livre mérite, malgré elle, qu’on la découvre. Identité est le roman des racines. Rachel vient de perdre sa mère, une femme froide et distante pour sa fille et sa fille le lui a bien rendu. Dans les papiers qu’elle découvre, une étrange lettre intrigue Rachel : Simon, un jeune homme né sous X, a retrouvé la trace de sa mère, une donneuse compatible pour une greffe de moelle osseuse. Rachel n’hésite pas et offre sa moelle à Simon dont on apprendra, suite à des investigations génétiques, qu’il est le frère de Rachel. Début...

Roman : Sandrine Colette : Madelaine avant l’aube

Image
Elle a la rage, la petite Madelaine, lorsqu’elle débarque comme une bête sauvage à la ferme des Montées. Peut-être une de ces enfants conçues dans les viols perpétrés par le fils du seigneur, Ambroisie-le-fils. Dans le hameau vit tout un petit monde de paysans soumis : la vieille Rose, qui connaît les onguents et les plantes, les jumelles Ambre et Aelis, tellement ressemblantes qu’elles finiront par s’échanger, les frères Eugène et Léon, les enfants, des garçons de l’âge de Madelaine, le cheval Jéricho et le chien Bran, dont on reparlera. C’est un monde de servage et de pauvreté où l’on est soumis aux mauvaises saisons et à la cruauté des seigneurs. Travail harassant, froid, sécheresse, pluies, épidémies, accidents et famines à répétition, tel est le quotidien des habitants des Montées. Et la mort qui rôde et frappe avec une impitoyable régularité. Puis il y a cet acte fondateur : armée de sa hache à la ceinture, Madelaine tue un chevreuil. Un meurtre rédhibitoire sur la terre des s...

Mariotti croque l’avenir 

Image
Depuis qu’elle a créé sa maison d’édition Les Enfants rouges en 2006, Nathalie Meulemans s’est consacrée à la publication de romans graphiques. Le Génie des élèves, d’Olivier Mariotti, échappe cependant à cette classification : pas de séquentialité narrative, pas de fiction. Le dessinateur et professeur d’Arts plastiques propose une suite de portraits d’élèves tracés au feutre noir et à main levée dans le cadre d’une contrainte temporelle (sept minutes environ par croquis) et spatiale (la salle d’Arts plastiques pendant la récré). Chaque portrait, imprimé sur la page de gauche, est accompagné de cinq questions, toujours les mêmes : l’amour, l’école, la mode, l’art et les réseaux sociaux, autant de sujets impliquant les jeunes et auxquels, de la 6e à la terminale (l’artiste-enseignant exerce en collège et en lycée), ils répondent avec une désarmante spontanéité. L’Amour selon Phoebe ? « Inconditionnel et puissant ». L’école, pour Lola ? « C’est le lieu où on grandit au ralenti ». La m...

Enquête impressionniste : Grégoire Bouillier : Le syndrome de l’Orangerie (Flammarion)

Image
Que faire quand on voit des cadavres partout ? On écrit le Syndrome de l’Orangerie, comme pour exorciser cette obsession du (des) cadavres flottants. On ne connaîtra que dans l’épilogue ce qui a suscité ces visions spectrales en eaux troubles. En contemplant les Nymphéas de Monet, Bmore (avatar romanesque de Grégoire Bouillier) est saisi d’un malaise, en quelque sorte le négatif d’un autre célèbre syndrome, celui de Stendhal, généré cette fois par un excès de Beauté. Fidèle à ses méthodes d’investigation, Bouillier va décliner le sujet jusqu’à épuisement, d’Ophélie à la Chloé de l’Écume des jours en passant par les morts de 14, tous les « noyés » de l’Histoire littéraire (ou pas) sont passés en revue. Mais c’est dans son approche biographique de Monet que l’ouvrage se distingue. Au scalpel, Bmore va interroger chaque péripétie de la vie du peintre (Bouillier est lui-même un ancien peintre, il sait de quoi il parle) susceptible d’éclairer sa révélation morbide. Étage après étage, chaque...

Antoine Mouton,  Au nord tes parents – éditions La Contre-allée – 64 pages, 2024

L’essentiel en poésie n’est pas tant de savoir si les choses sont vraies que si elles nous chantent, ou plutôt nous enchantent. Sont-ils authentiques, les souvenirs du narrateur, cette permanente transhumance vers le Nord à l’arrière de la voiture, l’enfant subissant l’humeur des parents, un père renfrogné écraseur de chats et une mère astrologue condamnée par un cancer ? La question de la forme a vite fait de balayer nos interrogations : peu importe la vérité – Antoine Mouton est-il cet enfant de bohème ? - puisque, dans une langue simple et subtilement ciselée, il nous invite au parcours septentrional et peu importe si tout n’est que fiction puisque la musique qui émane de ce petit livre est authentique. C’est l’histoire d’une entreprise de désenchantement. L’enfant ne demande qu’à s’émerveiller. Il fait le pari qu’existent les anges mais « les anges, c’était interdit » (p. 11). Giflé par le père pour avoir cru qu’il priait Dieu, ignoré dans sa détresse par la mère indifférente. Un ...

Roman : Hervé Bazin, Qui j'ose aimer

Image
Tout se passe à La Fouve, une ferme délabrée tenue à bout de bras par la servante bretonne Nathalie, à peine moins vieille que la bâtisse elle-même. La Fouve est peuplée de femmes uniquement : on s’y nomme Isabelle de génération en génération. La narratrice en est une, d’Isabelle, une jeune adolescente qui s’éveille aux choses de la nature. Isabelle la rousse découvre qu’elle a un corps et le roman s’ouvre sur une baignade dénudée dans la rivière qui longe la propriété. Isabelle vit avec sa mère, Isabelle aussi, et sa sœur Berthe, une fille demeurée et attachante comment peuvent l’être ces personnages romanesques poétiques et lunaires (voir par ailleurs la critique des Oiseaux de Tarjei Vesaas). Nathalie veille sur ce petit monde avec ses improbables proverbes et sa bigoterie d’un autre temps. Isabelle la mère est divorcée. Le père d’Isabelle la fille et de Berthe vit en Afrique et on ne parle de lui que pour évoquer la pension mensuelle qu’il verse à ses filles jusqu’à leur majorité....

Roman : Laura Esquivel, Chocolat amer (folio)

Image
Fille d’une mère tyrannique, Tita aime Pedro éperdument. Et réciproquement. Tout irait donc pour le mieux dans cette hacienda sur fond de guerre civile, n’était le poids d’une tradition (inventée par la mère, Mamá Elena?) qui veut que la cadette d’une famille ne se marie jamais pour pouvoir s’occuper de la mère. Pedro va donc trouver un moyen pour vivre au plus près de Tita : il va épouser Rosaura, la sœur de Tita, seule assurance pour lui de ne pas quitter Tita. Un compromis douteux qui va être à l’origine de bien des malheurs. N’est pas García-Márquez qui veut. Malgré l’humour tranquille qui traverse le livre et l’omniprésence du réalisme magique qui a fait la marque de l’auteur de Cent ans de solitude, Laura Esquivel, qui reconnaît elle-même la marque indélébile de García-Márquez dans son œuvre, ne parvient pas à hisser son Chocolat à la hauteur voulue. La recette n’est inscrite dans aucun livre de cuisine littéraire, parce que le génie ne se copie pas, tout juste se plagie-t-il. ...

Roman : Tarjei Vesaas, Les Oiseaux (traduit du norvégien par Marina Heide), ed. Babel.

Image
Mattis vit avec sa sœur Hege dans une maison à l’écart, proche d’une forêt et d’un lac. C’est un attardé mental, celui qu’au village on a surnommé le Benêt. Sans condescendance ni moquerie : il est là depuis toujours, c’est ainsi. Mattis a du mal à s’investir dans un travail. Il vit littéralement « aux crochets » de sa sœur (puisqu’elle fait vivre la fratrie en tricotant puis vendant des chandails au village). Deux événements vont perturber cette relation. Mattis va faire une rencontre capitale, Anna et Inger, deux jeunes filles en vacances avec qui il passera une journée inoubliable. Puis ce sera l’arrivée de Jørgen, le bûcheron de passage à qui Mattis offre l’hospitalité. Une opportunité pour Hege de tomber amoureuse, elle qui jusqu’ici n’a fait que s’occuper de son frère, calmer ses phobies des orages et ses irrationnelles obsessions. Au grand dam de Mattis, Jørgen va s’installer et priver le jeune homme de l’affection de sa sœur, du moins le pense-t-il. On connaît d’autres figur...

Roman : Aurélie Jeannin, Au point du jour (ed. De l’Olivier)

Image
Au point du jour est le troisième roman d’Aurélie Jeannin. De l’univers de Préférer l’hiver et Les Bordes (publiés chez HarperCollins), on retrouve le goût des sous-bois et de l’humus, le réconfort des frondaisons et la sourde menace des étangs. Mais si les deux premières œuvres prenaient le noyau familial et notamment la relation mère-enfants pour écheveau narratif, c’est d’un point de vue plus horizontal que se place ici la romancière. C’est justement un désir d’éclatement familial qui préside au départ de l’héroïne, Florence, jeune femme trop à l’étroit dans sa vie d’épouse. Son nouvel horizon, elle le trouve dans une forêt où se perpétue la tradition de la chasse à courre, et plus précisément dans les yeux de Daguet, veneur chargé de la meute, homme secret et taciturne. Le début du livre est l’histoire du courage nécessaire aux renoncements. Puis intervient la phase de l’observation : comme deux animaux, Flo et Daguet se toisent, s’évaluent sans jamais trop se rapprocher, ...

On ne badine pas avec, Jules Vipaldo (ed. Tinbad)

Image
« Ce texte a connu plusieurs formes et états, et fait l’objet de nombreux re-travail et de plusieurs refontes avant d’aboutir au livre d’aujourd’hui. Tout d’abord, geste inaugural, il y eut une exposition dans le hall d’une mairie sudiste, il y a tout juste 25 ans (décrochée à la hâte, et sans ménagement, par la police municipale, avant la visite inopinée d’un « ministre de la Ville »). Puis, une représentation du texte sur scène, dans une autre ville du sud, dix-huit ans plus tard, lors d’une performance réalisée par le trio En Roue libre. » (D Fiction) Les origines de On ne badine pas avec se perdent donc dans une nébuleuse et sans doute est-il vain, voire néfaste en ce que toute tentative archéologique enlève bien du charme à l’œuvre excavée, de tenter cette plongée rétrospective vers la matrice. Le désir m’en prend pourtant, plus d’ailleurs par nécessité de replonger vers une époque où tout me paraissait graphiquement possible, même les approches les plus faussement kitch, que p...

Roman : Les Nuits de la peste, Orhan Pamuk (Folio)

Image
La peste fait des ravages sur l’île de Mingher en 1901. Dans ce contexte mortifère, la princesse Pakizê est confrontée à un cuisant dilemme  : renoncer à son mari le docteur Nuri pour le sauver en épousant le cheikh Hamdullah, tyran de Mingher ou le condamner en refusant la compromission avec le cheikh octogénaire. Digne de Salammbo et Shéhérazade, la fascinante Pakizê, fille de l’ancien sultan ottoman et calife se révèle aussi une fine enquêteuse. Il est difficile en effet, entre le fléau qui fait cinquante morts par jour, les tensions entre musulmans et orthodoxes, de démêler l’écheveau narratif. D’un côté le parti-pris scientifique incarné par le docteur Nuri, envoyé par Istambul pour endiguer la Peste en organisant la quarantaine, et de l’autre le cheikh Hamdullah et les Musulmans qui accusent l’état turc de trahison. La peste devient elle-même objet de méfiance puisqu’on accuse des espions à la botte des orthodoxes de favoriser l’épidémie en lâchant des rats contaminés dans les ...

Bande-dessinée : Les Indomptés, par Blutch (Lucky Comics)

Image
On est toujours un peu gêné, après la disparition de leurs créateurs, quand paraissent de nouvelles aventures des monstres de Bd franco-belge. S’il fait régulièrement hurler les partisans de l’œuvre définitivement close (et Hergé a certainement bien fait d’interdire toute suite à Tintin), le procédé semble en tout cas lucratif. Après le dernier Astérix et avant le prochain Gaston, vient de paraître un nouveau prolongement de la saga Lucky Luke. Cette fois, c’est Blutch qui s’y colle. Dans Les Indomptés, on retrouve un Lucky Luke baby-sitter malgré lui. Deux mioches, Rose et Casper, deux pestes dignes de Billy the Kid et d’Abdallah, vont faire tourner notre cow-boy solitaire en bourrique. La ficelle comique est connue : un héros capable de vaincre les pires des malfrats complètement débordé par des enfants, ces « pervers polymorphes » qui s’avèrent effectivement indomptables. Parents disparus, grand frère mis en prison par Lucky Luke lui-même, notre héros se sent dès lors respon...

Roman : Katrina Kalda, La Mélancolie du monde sauvage (Gallimard)

Image
Que reste-t-il quand tout s’effondre autour de soi ? L’Art, bien sûr. Tel est le constat dressé, très tôt dans sa vie, par Sabrina. Livrée à elle-même dans un milieu hostile et affligée d’une mère défaillante, elle découvre le pouvoir résiliant de l’Art lors d’une sortie scolaire au musée Rodin. Dès lors, elle voue sa vie à ce qui peut la sublimer au quotidien et devient plasticienne. Le parcours est semé d’embûches, entre propriétaire trop conciliant pour être honnête et découragements légitimes face à des démarches artistiques dénuées de sens. Ni la rencontre avec le fantasque Vassil, ni l’amour pour la petite Gaïa ne pourront pleinement satisfaire la quête de Sabrina. Reste alors l’ultime option : partir pour le « monde sauvage », fuir le monde social où tout s’écroule. D’un point de départ minutieusement réaliste, le roman s’ouvre peu à peu vers la dystopie. L’effondrement climatique, social et politique est avéré, mais il convient d’espérer : « Beaucoup de nos raisons étaient illu...

Marseille, Roger Duchêne, Jean Contrucci (Fayard)

Image
«La ville sans nom » a été , pendant une courte période, le nom paradoxal donné à Marseille après la Révolution. Voilà une des innombrables révélations de ce puits d’informations élaboré par les deux érudits Duchêne et Contrucci, le premièr traitant de l’Histoire ancienne de la ville et le second de l’époque moderne. Pour autant, l’imposant volume se lit comme un roman, fluide et addictif en ce que la ville propose de rebondissements entre gloire éphémère et périodes tragiques. La nuance et la rigueur historique sont toujours de mise. Chiffres à l’appui, les auteurs reviennent souvent sur les lieux communs qui ont fait la fausse réputation de Marseille. Cette « ville antique sans monument », essentiellement dévouée au lucre et au commerce, préférant toujours sacrifier les plus pauvres pour l’appât du gain de quelques nantis, parfois gouvernée par des voyous, s’avère par périodes une cité policée, artiste et soucieuse du bien-être de tous. Souvent au bord du déclin, la ville a toujou...

Poésie : Pauvre Baudelaire, par Jules Vipaldo

Image
Jules Vipaldo et Charles Baudelaire ont au moins cela en commun : ils n’aiment pas la Belgique. Publié en 2015 et récemment réédité pour cause d’épuisement (Vipaldo n’a de cesse d’épuiser la langue) Pauvre Baudelaire est un pendant compatissant au Pauvre Belgique ! (Amœnitates Belgicæ) de Baudelaire. Né d’une frustration (une lecture publique écourtée à Bruxelles dans le cadre d’une rencontre autour de la poésie contemporaine), ce livre drôlatique s’inscrit pleinement dans la veine vipaldienne avec tout ce qu’elle contient de potentialité subversive et inséminatrice. Toute œuvre émane d’un trauma : « N’y a-t-il pas moyen de faire plus court ? ». La phrase est lancée par un auditeur pendant la lecture , et tout bascule. De cette instance à l’autocensure Vipaldo va puiser le motif de son ouvrage, partagé entre colère et mauvaise foi. Et puisqu’il faut se saborder, autant entraîner dans son naufrage toute la Poésie. Débute alors le pilonnage, massacre incessant ...

Récit : Roland Dorgelès, Les Croix de bois, 1919

Image
Peu d’œuvres procurent ainsi l’impression d’un souffle puissant et brûlant. Il n’y a pas précisément d’histoire parce que c’est l’Histoire qui écrit celle-ci, que l’on croit si bien connaître. Après la lecture du Feu de Barbusse et d’À l’Ouest rien de nouveau de Remarque je pouvais légitimement penser être avoir fait le tour de la littérature de guerre, la Grande, celle qui m’importe plus que les autres parce qu’elle a touché de près mes ascendants et qu’une visite émue de Verdun en 2017 (précisément 100 ans après que mon grand-père y a combattu) m’a donné envie de renouer avec nos poilus. Je n’avais de Dorgelès que l’image potache d’un jeune homme faisant les quatre-cents coups à Montmartre avec Max Jacob et Apollinaire. Ici, le subtil positionnement du narrateur, dont on ignore l’identité – sans doute Dorgelès lui-même – donne au récit toute son authenticité : un témoignage direct et empathique du soldat relatant l’horreur répétée des assauts dans une langue souvent poétique mais qu...

Poésie : Olivier DOMERG, La Reverdie (éditions Atelier Rue du Soleil)

Image
Olivier Domerg s’attache encore et toujours à écrire le paysage. La Reverdie n’échappe pas à la règle. Mais à la scrupuleuse analyse de l’espace se joint cette fois celle d’une saison précise : ce moment de grâce éphémère situé entre la fin de l’été et le début d’automne où, dans un dernier sursaut de vitalité, la nature retrouve des couleurs, le vert plus précisément. C’est cette « reverdie », moment fragile et transitoire, que s’attache à décrire le poète. « La campagne reverdit (…). Un peu d’eau, du soleil, suffisent à ce que reparte la flore que l’été maltraita » (p.13). Dans une approche synesthésique, le poète fait l’inventaire de la nature régénérée : pissenlits, léontodons, fenouillères, plantes consonantes d’un sud (où vit Olivier Domerg) malmené par l’été finissant. À la vue (« Voir traverse le poème ») s’ajoutent les sensations auditives permanentes (« Le vent, forcissant, submerge la bande son ») ou les multiples impressions tactiles (« Mollesse sous le pied, sensation de...

Photographie/Poésie : Christophe Roque, Jules Vipaldo, Jeu, sets et Malt, (éditions Le Parasol Pleureur)

On sait que l’inclassable Jules Vipaldo aime à s’acoquiner. C’est avec Christophe Roque, photographe et comédien, qu’il commet son dernier livre, Jeu, sets et Malt. D’une présentation sobre, à l’instar de la couverture, l’ouvrage est composé des photographies de Christophe Roque sur la page de gauche accompagnées des textes de Vipaldo, courts poèmes inspirés sur la page opposée. Les deux propositions sont séparées d’une plage de blanc, un espace de respiration participant à la plasticité de l’ensemble. Si bien qu’à simplement le feuilleter, on peut légitimement s’interroger sur le statut de l’objet. Catalogue, menu, revue publicitaire ? Il est vrai que les photographies de Christophe Roque, des tables de cafés encombrées de leur matériel de consommation usuel (tasses, cuillères, sachets de sucre, cartes de menus, verres), prises le plus souvent en plongée, confèrent au volume son aura de glamour estivale et son parfum de villégiature. Les photos ont en effet été prises lors de voyages,...

Photographie/ Poésie : Brigitte Palaggi et Olivier Domerg, La Verte traVersée, éditions L’atelier contemporain

Image
Après le Manscrit, Olivier Domerg poursuit sa patiente analyse du paysage. La couverture de son dernier opus, La Verte traVersée, en résume la teneur poétique : la photographie de Brigitte Palaggi donne à voir un paysage pluvieux balayé par un essuie-glace invisible. La plaine arborée s’en trouve déformée, comme indiquant par la flèche inclinée des arbres le sens à suivre. Sur le tableau de bord, une carte routière dépliée : la version cartographiée de cette région du Cantal que Domerg soumet à son expertise de topographie poétique. La Verte traVersée se compose de vingt chapitres, dont l’ultime est constitué des photographies de Brigitte Palaggi, complément plastique clôturant le périple cantalien des deux complices. Ciels lourds de nuages surmontant des vallées où sinuent de fins ruisseaux, monts et puys encore enneigés et prairies à l’infini. Et en images comme en textes, du vert et encore du vert. Car du renouveau chlorophyllien printanier Olivier Domerg fait son principe premier,...

Poésie : Ada Mondès, Des Corps poussés jusqu’à la nuit, (ed. Les carnets du dessert de lune)

Le dernier opus d’Ada Mondès se divise en trois grands poèmes aux formes diverses, de la litanie exaltée de l’Héritage à l’éclatement bilingue de Rien n’empêche le chant en passant par la fragmentation haletante de Marcher le monde. Si la poétesse explore autant de formes, c’est qu’il n’est aucun moule prédéfini capable d’accueillir définitivement telle énergie inspirée. Une vitalité qui choisit résolument de ne pas se contenir, un livre-monde où se côtoient psalmodies, rythmes, slam, vers éclatés, où se mêlent amour de la vie et découragements légitimes, où la faim de l’errante se nourrit de l’inconditionnelle adoration de la beauté. Le recueil s’ouvre sur « Memento », sorte de cortège apollinarien, constat désolé d’un monde voué au profit (« l’imaginaire tari à la source du pétrole ») et à la destruction. Face aux génocides et aux camps, que peut la voix du poète ? Sans doute se contenter -et c’est déjà beaucoup- à la façon rimbaldienne, de dresser la liste de ce qu’il voit : « J’ai ...

Récit/enquête/roman : Grégoire Bouillier, Le Coeur ne cède pas, Flammarion

Chère Penny, J'aimerais par le présent article restituer ce qui vous revient. J'entends sur les ondes des interviews (intéressantes au demeurant) de Grégoire Bouillier se gobergeant de "ses" enquêtes et se glorifiant du succès de "son" Coeur ne cédant pas, tirant à lui la couverture de la gloire médiatique, vous laissant nue et frigorifiée dans un lit d'ingratitude. Car de vous, nada, nothing, makache walou! Quid des heures d'investigations que vous passâtes à téléphoner aux uns et aux autres, de vos intuitions fulgurantes et de votre clairvoyance bien plus efficace que les brumeuses supputations de votre besogneux patron? Car ceci n’est pas un livre, c’est un satellite, une comète fantasque et pointue qui gravite autour de son sujet sans jamais le toucher. Un objet littéraire, à coup sûr, d’autant plus littéraire qu’il est ancré dans le réel jusqu’à la moelle. La Bmore se targue d’une méthode dont l’efficacité repose sur l’investigation imaginaire....