Roman : Flaubert, Madame Bovary
Quand je suis entré dans l’enseignement, j’ai fait ce pari absurde : démontrer qu’on peut être agrégé de Lettres et Docteur en Littérature sans jamais avoir lu Madame Bovary. J’ai tenu parole, ce en quoi je me suis infligé, je le savais, une lourde restriction, puisque j’adore par ailleurs le reste de l’œuvre de Flaubert, Salammbo et les Trois contres plus particulièrement. Mais je suis têtu, et me suis privé de ce grand moment de lecture juste pour prouver que l’institution avait ses failles : la détection est à revoir.
Inutile de dire que j’ai employé les premiers jours de ma retraite à combler cette lacune volontaire. Oserai-je dire que j’ai été déçu ? Et cette déception elle-même n’est-t-elle pas en soi le but recherché par Flaubert ? Une chronique de vie provinciale à la Balzac, avec une pointe de cynisme en plus. On a tour à tour envie de gifler Charles, ce benêt de mari cocu totalement aveuglé par son amour pour Emma, gifler Emma elle-même pour sa condescendance avec le pauvre Charles, gifler le pharmacien Homais qui se prend pour ce qu’il n’est pas… Au final, Madame Bovary est un livre sur l’Ennui et ses conséquences. A travers le pharmacien prétentieux qui va amputer un pied-bot et empoisonner Emma, Flaubert expose les dangers de vouloir sortir de sa condition. Dangers aussi de la littérature. Les romans que lit Emma vont exalter son imagination : elle espère vivre ces histoires sentimentales qui la sortent de son ennui conjugal. Son double adultère est symptomatique de son insatisfaction chronique : jamais la vraie vie ne saura se rapprocher de ses exaltations littéraires. Sans être moralisateur (ce pour quoi sans doute le livre a connu son fameux procès), Madame Bovary est aussi le roman de la passion féminine et de la lâcheté masculine. Une histoire, en définitive, vieille comme le monde et qui finira avec lui.
(On remarquera le subtil point de vue de la photographie de couverture, où mes propres draps (et mes draps propres) s'inscrivent dans la stricte continuité de ceux du tableau de couverture, comme pour dire que la "vraie" vie n'est qu'une suite naturelle de la littérature, même si on le savait déjà. Mais c'est un peu aussi comme si la belle Emma était couchée dans mon lit).

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