Stefan Zweig Le Monde d’hier (souvenirs d’un européen)

 

        Témoin et acteur de son époque, Stefan Zweig livre ici un testament à charge contre le siècle anthropophage que fut le sien. De son Autriche natale, épicentre des conflits européens, jusqu’à son dernier exil au Brésil, Zweig raconte comment, d’une situation parfaitement enviable, son pays a basculé, à deux reprises sous l’influence délétère de la proche Allemagne, dans l’horreur des discriminations et des guerres. Pourtant, à la fin du 19e, l’Autriche était un modèle de civilisation avancée, dans les domaines scientifiques, artistiques, littéraires, et ceux des droits sociaux. Son parcours d’écrivain précoce, ses amitiés avec Verhaeren, Romain Rolland, Freud, Rilke, Gorki, son indéfectible admiration pour Hofmannsthal, la montée de l’antisémitisme et l’inéluctable récidive historique, la débâcle des Habsbourg, tout est relaté par le seul point de vue qui vaille : celui de l’angle subjectif. On entre dans l’intimité des grands de ce monde. Le poète Verhaeren, parangon de discrétion et de sympathie, Rilke l’apolitique, Romain Rolland, trop oublié aujourd’hui mais autrefois au cœur de la création littéraire européenne, Zweig dresse une suite de portraits touchants dont le plus émouvant est celui de Sigmund Freud au crépuscule de sa vie, un homme simple et chaleureux doublé d’un travailleur acharné. On y croise aussi des musiciens, Richard Strauss notamment, avec qui Zweig compose un opéra finalement interdit par les nazis.

Nomade dans l’âme, Zweig raconte comment sa vocation d’écrivain est indissociable de ses nombreux voyages. Incapable de se fixer, il se revendique comme citoyen du monde, et comprend d’autant moins la notion de frontières qu’il ne s’en impose aucune. Il décrit son amour pour Paris, ville de liberté, Londres, mais aussi pour l’Inde et, plus tard, le Brésil, où l’auteur mettra fin à ses jours.

Mais c’est surtout par son témoignage politique que se distingue le volume. On est frappé, quasiment à chaque page, de la modernité de cette pensée, et surtout, par la conviction que l’Histoire se mord la queue. D’abord par les similitudes qui ont par deux fois amené à une guerre mondiale, puis en comparant cette montée d’un régime totalitariste avec notre monde d’aujourd’hui. Régression des droits sociaux, ostracisation de certaines communautés, rejet global de la « kultur», radicalisation et manipulation de la jeunesse, profit des grands industriels au détriment des couches populaires, montée globale des nationalismes et impuissance des intellectuels, on ne peut que se reconnaître dans notre société où beaucoup de ces symptômes ont désormais largement dépassé le stade des frémissements.

Un livre salutaire, à mettre entre toutes les mains des négationnistes et autres amnésiques présents. Le Monde d’aujourd’hui ressemble étrangement à celui d’hier...


Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Essai : Toutes les époques sont dégueulasses, Laure Murat (Verdier)

Poésie : Ada Mondès, Des Corps poussés jusqu’à la nuit, (ed. Les carnets du dessert de lune)

Roman : Edward Abbey, Le Gang de la clé à molette