Fabcaro, Les cinq ami.e.s l’échappent in extremis (roman)
La parodie littéraire est un exercice de style périlleux. Dans Les cinq ami.e.s, Fabcaro exploite toutes les ficelles du genre, s’attaquant à la littérature jeunesse des années 70, la fameuse collection Bibliothèque rose et les aventures collectives (Le club des 5, Le clan des 7…) qui firent le bonheur de la génération X. Quoi de mieux qu’une discrète enquête pour pimenter le début des vacances ? Le mystère plane après la disparition d’un dossier secret du père des protagonistes. Mais la fin de la 4e de couverture spoile tout le récit : c’est le voisin qui a fait le coup.
Dès lors on comprend, le dénouement étant d’emblée évacué, que tout n’est qu’une question de forme. Non pas qui est l’auteur du méfait, mais comment l’art du romancier s’attache à démonter en les amplifiant à outrance tous les mécanismes du genre. Dans l’art du discours, tout d’abord : les discours indirects libres, (ces pensées intérieures rapportées qui permettent au lecteur de plonger dans la conscience du personnage), les discours directs (où chez Fabcaro les guillemets englobent aussi la part narrative), la profusion des verbes à modalité orale (« Le dossier de papa ! S’écria Garance en chuchotant. »), même le pauvre chien Attila ayant droit à la traduction saugrenue de ses aboiements. Les mimiques et les attitudes ont aussi droit à leur interprétation orale (« Son épouse leva les yeux signifiant par là « Non mais celui-ci alors, où va-t-il quérir tout ceci ! ») de manière systématique. La caricature stylistique passe aussi par un emploi surabondant des points d’exclamation : à amplifier ainsi quasiment chaque phrase, c’est la surenchère dramatique qui est remise en question, tout étant du coup nivelé par le haut. Pareillement, les formes interrogatives ne sont qu’un outil du genre policier : elles soulignent le désarroi et les interrogation intérieures des personnages mais en définitive ne servent pas à grand-chose.
Le décalage lexical participe de même aux effets de comique. Outre les expressions désuètes comme « saperlipopette », ici, on « éclate de stupéfaction », là on « possède la berlue ». On mêle la patine d’un vocabulaire éculé à l’association incongrue. Ainsi l’assortiment de mots inattendus génère le rire : « Fichtre ! Ils nous ont bien obtenus !».
C’est aussi dans le mélange des registres qu’excelle Fabcaro : « Les enfants rirent de bon cœur car c’était les vacances tout de même, mais quand même ça faisait chier ». Placées chirurgicalement, ces notes de vulgarité soft font d’autant plus d’effet qu’elles sont rares. Comme toujours, chaque trouvaille de Fabcaro est unique. Là où d’autres en auraient fait un système ou un running gag, il en fait une pépite isolée. On retrouve ces contrastes avec des rapprochements absurdes et anachroniques (les enfants regardent des DVD de Bourvil, on fait un massage cardiaque sur le rythme effréné du « Ace of spade » de Mothoreäd, Sophie hurle des slogans mélenchonistes…).
Les codes du genres sont aussi respectés dans la présence d’images. Celles, en noir et blanc de début de chapitre respectent les règles de la collection référente. En revanche, les illustrations pleine page qui ponctuent le récit posent vite problème. Soit elles sont inappropriées, soit elles sont maladroitement photoshopées ou redondantes. L’auteur s’en explique, et c’est là que nous entrons dans un troisième niveau de narration : on retrouve le Fabcaro de Zai zai zai zai s’autoreprésentant et, par ses habituels procédés métaleptiques, raconte le processus de création (il explique par téléphone à son éditeur qu’il a du mal à dessiner et trouve des solutions plus ou moins heureuses). Ces illustrations sont accompagnées de légendes irrésistibles qui complètent lapidairement la narration de manière absurde. La parodie est complète avec les références (marquées par des astérisques) aux aventures antérieures de nos jeunes héros, rappelées en fin de volume : « Les cinq ami.e.s n’ont pas froid aux dents », «Les cinq ami.e.s tentent de joindre l’Urssaf Limousin ...», Les cinq ami.e.s. contre Jean-Luc Lahaie », la palme de ces faux titres revenant à « Les cinq ami.e.s et le sonnet de comparaison dans l’Hécatombe à Diane, un espace propice au surgissement du « je » !
Mais c’est dans l’art du personnage qu’excelle une fois de plus Fabcaro. Des héros initiaux à la Enid Blyton il va faire ses pantins malléables et distordus. Tout d’abord en accentuant leurs caractéristiques romanesques et en soulignant les stéréotypes. L’aventurier sportif, celle qui réfléchit, le maladroit, celle qui a ses règles (Apolline), celui dont les parents sont morts dans son enfance (l’ineffable Bruno). Mention spéciale au chien handicapé Attila, écrasé malencontreusement par le père de famille qui, comique de répétition oblige, va de même percuter de nombreuses personnes au cours de ses manœuvres. On est dans l’hyperbole comportementale : les personnages se jettent sur les murs, enflamment la maison, sautent à la perche pour marquer leur enthousiasme.
La satire porte enfin sur un produit culturel de consommation bien précis : un ouvrage jeunesse des années 70 écrit par une européenne pour des enfants européens dans un milieu petit bourgeois. Les héros sont blonds aux yeux bleus et les premiers (et derniers) à être suspectés sont des Roumains. Le livre est un florilège de préjugés, pour le coup très contemporains : les profs surpayés pour ne rien faire, les Roumains voleurs invétérés, la bonne dont on se moque parce qu’elle ne parle pas bien Français, les règles menstruelles empêchent toute activité sportive, les jeunes ne savent plus s’amuser à cause des téléphones portables… Concernant les Roumains, un rebondissement fera revenir les jeunes sur leurs préjugés… avant que le dénouement ne les réinstalle dans leur confort décérébrant. Les certitudes sont sauves, au détriment de la vérité. Ces cinq ami.e.s sont finalement cruels, formatés, égoïstes, racistes et bien peu finauds. Le retournement culturel est une vraie réussite : tout en excellant dans le genre parodique, Fabcaro n’oublie pas de distiller efficacement ses messages.
Fabcaro c’est du Boris Vian sans la mélancolie.
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