Roman : Laura Esquivel, Chocolat amer (folio)

Fille d’une mère tyrannique, Tita aime Pedro éperdument. Et réciproquement. Tout irait donc pour le mieux dans cette hacienda sur fond de guerre civile, n’était le poids d’une tradition (inventée par la mère, Mamá Elena?) qui veut que la cadette d’une famille ne se marie jamais pour pouvoir s’occuper de la mère. Pedro va donc trouver un moyen pour vivre au plus près de Tita : il va épouser Rosaura, la sœur de Tita, seule assurance pour lui de ne pas quitter Tita. Un compromis douteux qui va être à l’origine de bien des malheurs. N’est pas García-Márquez qui veut. Malgré l’humour tranquille qui traverse le livre et l’omniprésence du réalisme magique qui a fait la marque de l’auteur de Cent ans de solitude, Laura Esquivel, qui reconnaît elle-même la marque indélébile de García-Márquez dans son œuvre, ne parvient pas à hisser son Chocolat à la hauteur voulue. La recette n’est inscrite dans aucun livre de cuisine littéraire, parce que le génie ne se copie pas, tout juste se plagie-t-il. Pourtant Chocolat amer est un roman agréable et original de par sa construction. Chaque chapitre est précédé d’une recette de cuisine qui va jouer un rôle dans le récit. Laura Esquivel nous rappelle combien la nourriture ponctue chacun des événements importants de nos vies : baptêmes, mariages, enterrements, fêtes religieuses, les plats qui accompagnent nos existences sont ici autant de jalons qui marquent les péripéties amoureuses de Tita. Le flux du récit insère donc régulièrement des injonctions culinaires, comme si l’autrice nous incitait à l’impératif à passer à l’acte. C’est un roman qui, littéralement, se dévore. On reconnaît chez l’autrice mexicaine le goût latino-américain pour les ambiguïtés morbides. Jamais un être n’est plus vivant que lorsqu’il est mort et inversement. Pas de frontière claire entre l’amour et la haine, entre la vie et la mort, entre le rêve et l’état de veille, entre le plausible et l’impossible. Comme cette immense traîne de mariée qui fait « bien un kilomètre de long », tout est hyperbolique, à l’instar de cette nourriture aux vertus puissamment aphrodisiaques. Un chocolat, en définitive, plus sucré qu’amer, mais qui reste un bon moment de divertissement littéraire. Peut-être, pour les chanceux qui ne connaissent pas encore García-Márquez, une forme d’introduction à la lecture de Cent ans de solitude pour mieux s’exposer au souffle du génie.

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